Philéas Lebesgue poète Picard

Philéas Lebesgue à sa machine.(photo Michel Mancel - 31 décembre 1949)
Philéas Lebesgue aimait la correspondance. Il a reçu vingt-cinq mille lettres envoyées du monde entier par ses amis parmi lesquels il faut citer les Français Aveline, Duhamel, Guillaumin, Klingsor, Pergaud, Pourrat, les Grecs Palamas, Jean Psichari et Sikélianos, l’Italien Marinetti, l’Américain Ezra Pound, les Russes Balmont et Kouprine. Auteur de romans, de nouvelles, de drames, de chansons, d’essais, de critiques et de traductions, Philéas Lebesgue laisse une œuvre abondante et variée, inspirée par l’amour, la nature, la vie rurale, ses voyages, l’histoire, le celtisme, l’ésotérisme.
Il est né à La Neuville-Vault, près de Beauvais (Oise), le 26 novembre 1869. Enfant, il a appris le latin et le solfège chez le prêtre desservant sa paroisse, le curé de Bonnières. S’y ajoutent le grec ancien et l’anglais lorsqu’il entre en classe de 5e classique au Collège de Beauvais où il est pensionnaire à partir du 1er octobre 1882. Il quitte ce collège à l’issue de la classe de 3e pour cause de maladie. Passionné par les littératures du monde, il apprend en autodidacte les principales langues de l’Europe. En 1926, il regroupe, dans l’Académie de province qu’il préside, les auteurs régionaux et francophones. De l’Afrique aux Antilles, il tente, en précurseur, une démarche originale qui préfigure ce que personne n’a imaginé avant lui, la « francophonie ». S’intéressant aux langues régionales, il est l’ami des picardisants Adolphe Decarrière, Léon Duvauchel, Edouard David, Jules Mousseron. Il lui arrive d’écrire en picard, en provençal et en breton.
Druide d’honneur en 1928

Philéas Lebesgue à sa machine à écrire sur fond de courrier.(Photo Match n° 75 du 7 décembre 1939)
Ses poèmes en breton sont lus par La Villemarqué en 1890 et 1891. En 1915, il se lie aux poètes du Gorsedd des bardes de Bretagne, Yves Berthou et François Jaffrennou-Taldir. Ils le nomment druide d’honneur en 1928. A Paris, il fait la connaissance du poète lituanien Oscar Milosz avec lequel il correspond de 1928 à 1937. Il s’agit d’une profonde amitié qui constitue le point le plus intéressant de l’ésotérisme de Philéas Lebesgue.
Républicain, il écrit des éditoriaux dans le quotidien La République de l’Oise à partir de 1911. Il est le confident, dans leur exil, des anciens présidents de la République du Portugal, Teixeira Gomes et Bernardino Machado, également écrivains, ainsi que de Blanco-Fombona, ancien révolutionnaire vénézuélien, qui fait traduire et publier deux de ses romans en espagnol. Durant la Première Guerre mondiale, des confrères mobilisés sur le front lui écrivent des tranchées. Il leur apporte un réconfort littéraire, notamment à Edmond Adam, jeune poète tué au combat le 26 août 1918. Philéas Lebesgue est maire de sa commune de 1908 à 1947, aussi défend-il ses administrés contre les réquisitions durant les deux Guerres mondiales.
Il a écrit dans plus de deux cents revues
Il débute à l’époque du Symbolisme et écrit, avec les nouveaux poètes, pour La Plume et La Vogue et les principales revues d’avant 1914 : Le Divan d’Henri Martineau, La Phalange de Jean Royère et La Vie de Marius-Ary Leblond. Après 1918, il étend sa collaboration à la Revue bleue de Paul Gaultier. Henri Barbusse le sollicite pour son journal Monde. Il écrit dans des revues belges, portugaises, brésiliennes, grecques, serbo-croates, italiennes. Recommandé à Alfred Vallette par le poète portugais Eugenio de Castro dont il a traduit un poème important, il devient rédacteur au Mercure de France à 26 ans. Sa première rubrique des « Lettres portugaises » paraît en mai 1896. Il est le titulaire des rubriques des « Lettres néo-grecques » en 1899, des « Lettres yougoslaves » en 1916. Sa dernière rubrique du Mercure paraît en 1951. Jean Psichari l’admire. Supervielle lui exprime son amitié.

Philéas Lebesgue dans sa cour. (28 avril 1929)
Philéas Lebesgue est le traducteur de littératures peu connues. Il est l’ambassadeur d’écrivains étrangers auprès d’éditeurs français. Ses traductions les plus importantes sont celles qu’il fait du néo-grec, du serbo-croate, de l’espagnol et surtout du portugais, notamment Iracema, œuvre essentielle de la littérature brésilienne. Le Mercure de France lui sert de tribune. Il s’est montré en découvreur de Fernando Pessoa dès janvier 1913. Il collabore à l’anthologie d’Ivan Goll, Les Cinq Continents (1922), à l’Encyclopaedia Britannica (1926) et au Grand Mémento Larousse (1935). Il encourage le Martiniquais René Maran à écrire. Celui-ci obtient le prix Goncourt quelques années plus tard, en 1921. C’est la première fois que ce prix est décerné à un écrivain de couleur. Philéas Lebesgue est le modèle de poètes débutants qui lui soumettent leurs premiers vers. Tout jeune, Pierre Jean Jouve l’admire. Il s’intéresse aux arts, aussi est-il l’ami de nombreux artistes. Le critique d’art portugais José de Figueiredo lui fait traduire des articles sur Rodin et l’invite au Portugal. Philéas Lebesgue connaît une grande popularité dans ce pays où il se rend trois fois de 1911 à 1926. Il y est reçu par ses amis écrivains, artistes et plusieurs ministres. Dans les années 1940, Georges Henri Rivière et Roger Lecotté s’adressent à lui pour les arts et traditions populaires. Il participe aux « Saisons d’Art » créées en 1919 par Jean Ajalbert, directeur de la Manufacture nationale de Tapisseries de Beauvais.

Philéas Lebesgue au coin du feu.(photo Michel Mancel - 31 décembre 1949)
Auteur de chansons interprétées par des artistes à la « T.S.F. » et de drames lyriques, il se rapproche de compositeurs qui mettent ses drames en musique. En 1945-1946, il correspond avec Michel Seuphor, écrivain, peintre et l’un des principaux théoriciens de l’art moderne. Les peintres Anatole Devarenne, d’Andeville, et Roger Bréval, l’un des fondateurs de l’Ecole des Beaux-Arts du Caire venu habiter à Rainvillers, illustrent certains de ses ouvrages. Il est l’ami du céramiste Auguste Delaherche installé à La Chapelle-aux-Pots, du statuaire beauvaisien Henri Gréber. Il vient à Saint-Paul rencontrer le peintre et abbé Alphonse Van Hollebeke, Il est très proche d’Henri Le Sidaner, dont le style s’apparente à celui des derniers impressionnistes. Celui-ci séjourne à Gerberoy à partir de 1902 et invite Philéas Lebesgue à des journées poétiques auxquelles participent, avant 1916, Emile Verhaeren. L’écrivain de La Neuville-Vault y fait connaissance de Marthe Massin, peintre, épouse de Verhaeren.
Philéas Lebesgue a trop longtemps été sous-estimé. René Maran lui écrit avec justesse, le 17 septembre 1950 : « On vous a ‘‘régionalisé’’ à l’excès pour ne pas avoir à avouer que vous étiez, par certains côtés de votre œuvre, un grand poète européen dont l’européanisme ne faisait qu’un avec l’humanité même ». Sa poésie nous reste et ses articles sont à redécouvrir. Par ses relations, par ses traductions, il a été un passeur de la littérature. Défenseur de toutes les langues (il en connaissait 23), défenseur de la francophonie, défenseur de la langue française en France dont il disait, en 1952, qu’elle est « une langue de luxe », défenseur des langues régionales enfin, Philéas Lebesgue demeure une figure attachante de la littérature française. Il est mort à La Neuville-Vault le 11 octobre 1958.
Philéas Lebesgue, ses confrères et ses amis artistes
par François Beauvy Docteur ès Lettres de l’Université de Paris X – Nanterre
Président de la Société des Amis de Philéas Lebesgue
http://www.francoisbeauvy-picard.fr/
Voir la page Wikipédia consacrée à Philéas Lebesgue

